L’argent de la coiffeuse

Coiffure

Introduction

La vie quotidienne financière d’un entrepreneur n’est pas toujours simple. Factures, clients qui désertent, cotisations sociales ou « charges » irrégulières, fluctuation de l’activité au fil des saisons sont le lot de ces derniers. Les candidats à la création d’entreprise pourraient probablement tirer quelques leçons de l’expérience de Géraldine, 52 ans, coiffeuse en Seine-et-marne disposant de son propre salon de coiffure. Les calculs budgétaires quotidiens de cette dernière sont ici pris pour objet d’étude.

Comment calcule au jour le jour Géraldine, petite patronne qui a du mal à générer des profits ? Comment sépare-t-elle ses différents revenus et  ses dépenses pour arriver à un équilibre budgétaire au quotidien ? En quoi sa vie est-elle emblématique des préoccupations des entrepreneurs ? Au delà du cas de la coiffure, nous montrerons que c’est une absence de correspondance des temps de rentrées et de sorties d’argent, mais aussi le flou entre ce qui relève de la vie privée et de la vie professionnelle qui constituent le coeur du quotidien de tout entrepreneur.

Gagner, payer, prévoir de payer…  la vie d’un entrepreneur

Être entrepreneur, c’est gagner de l’argent tous les jours…  c’est aussi en dépenser régulièrement pour travailler ou pour maintenir le stock,  c’est enfin prévoir ce qu’il faudra payer plus tard.

 De l’argent qui rentre et sort de la poche

Les temporalités (rythmes) mais aussi les matérialités (cash, carte bleue, chèque) des sorties et des entrées d’argent ne sont jamais ajustés. Voyons comment ce constat se manifeste et se transforme en problème à gérer pour Géraldine. En échange de sa prestation, la coiffeuse se fait rémunérer par ses clients. Chaque matin, Géraldine se rend à sa banque pour y déposer  l’argent gagné la veille. La fréquence élevé de ces passages à la banque qui prennent la forme d’un rituel d’ouverture  s’explique par l’envie de ne pas avoir de risque de vol, mais surtout pour ne pas risquer d’avoir de prélèvements refusés ou de frais bancaires s’ajouter en cas de découvert.

« Bah je me lève à sept heures. Je prends ma douche, je prends mon café, ainsi de suite. Je prends ma voiture et je vais directement en ville pour déposer mes chèques et mes espèces de la veille. Donc là il est huit heures moins le quart. […] C’est tous les jours. La banque, les chèques, les clientes, rentrée chez moi après, tous les jours ».

Elle vérifie à chaque fois dans la journée, au salon, si l’argent qu’elle a déposé le matin a bien été pris en compte.  Que ce soit pour le salon, ou bien pour son logement personnel.

« Je le pose tous les jours à la banque, parce qu’il y a tous les jours des prélèvements, un coup c’est l’électricité, un coup c’est le loyer, un coup c’est l’URSSAF. Tous les jours il y a les prélèvements ».

L’accumulation de ses différentes charges et la fréquence des prélèvements expliquent qu’elle soit si attentive.  Quand le prélèvement  l’URSSAF va t-il “tomber” dans le mois? Quand va t-il  falloir s’acquitter de la facture des produits du salon? Quand les chèques envoyés aux fournisseurs seront-ils retirés par la banque ?  Autant de questions dont elle connaît  par cœur les réponses.

Mais l’argent ne sort pas forcément par la fenêtre de la banque. Il lui arrive régulièrement d’en garder dans la poche, l’argent d’une coupe par exemple qu’elle consacre aux petits achats du quotidien.

« Si j’ai besoin d’acheter de la viande, bah les 18 euros du monsieur je les garde pour moi, et je vais chercher un bifteck. Ça dépend de ce que j’ai fait dans ma journée, si j’ai fait mon chiffre ».

Ainsi, l’argent rentre, il sort également et force est de constater que Géraldine n’est pas bien riche ! Son équilibre budgétaire reste difficile. Comment l’expliquer ? 

 Bye bye salaire mensuel

Il y a les bons mois, et il y a les autres. Dans cette partie, nous verrons à quel point son budget est lié à l’état de budget de ses clients.

Dans son Histoire de l’analyse économique, Schumpeter retrace l’apparition de la notion d’entrepreneur. Il y distingue deux définitions classiques de l’entrepreneuriat. L’une fait de l’entrepreneur le responsable de la combinaison des facteurs de production exigés pour le fonctionnement d’une entreprise, et le détenteur de compétences peu répandues pour lui valoir la position de manager de l’entreprise. L’autre consiste à l’identifier à un capitaliste, à un homme d’affaires qui opère des “arbitrages”. Il détient un capital qu’il engage pour acquérir ou financer des moyens de production. De ce fait, il s’expose à des risques de perte. S’il existe deux modèles d’entrepreneurs, l’incertitude face au profit en est selon lui le dénominateur commun. Les revenus tirés de son activité d’une coiffeuse qui possède son propre commerce, comme Géraldine, dépendent fortement du nombre de clients qui se présenteront au salon dans la journée. Elle s’expose donc à des « risques de pertes » ou des « risques de profits » avec son commerce, dont parle Schumpeter. Mais pourquoi ses clients se présentent-ils plus ou moins au cours du temps ? Selon la coiffeuse, l’influence de son salon est forte en début de mois lorsque le compte en banque des clients (salariés) est approvisionné. Au contraire, il y a moins de clients en fin de mois. Le 20 du mois est un jour clivant : les coupes déclinent invariablement !

« Heu ouais… Bah c’est très aléatoire, mais en fin de mois, la semaine du 20, c’est franchement pas terrible. Les clients n’ont plus trop de trésorerie pour se rendre chez le coiffeur hein ».

Elle explique que la variabilité de la clientèle n’est pas seulement pertinente à une échelle mensuelle, mais aussi au cours de l’année, en clair, il y a des mois où la rentrée d’argent est plus importante que d’autres. Ainsi,  le mois de décembre est un très bon mois pour la coiffeuse et son chiffre d’affaires. En effet, c’est la période des fêtes de fin d’année, on veut se faire beau pour les repas de familles, alors on va chez le coiffeur.

« Bah ouais mais bon, il y aura des jours meilleurs. *rire* C’est ce qu’il faut se dire. Et il a des mois meilleurs, il y a des mois meilleurs. Juste avant les vacances quand je ferme, à Pâques, en décembre. Voilà il y a des mois meilleurs.” Grâce à cette période où elle gagne plus d’argent, elle peut se faire plaisir en achetant des choses qu’elle n’achète pas généralement. On va souvent chez le coiffeur lorsque l’on a quelque chose à fêter, Noël, Pâques, ou encore son anniversaire. Géraldine : ”Oui je me permets plus. Plus de salaire ouais. En décembre je fais une fois et demie de mon chiffre d’affaires en plus. C’est pas négligeable ».

Combien gagne-t-elle ? Que s’octroie-t-elle ? C’est ce qu’il faut aborder à présent. Son salaire est considéré comme un “petit salaire” selon les normes de la société.

« Alors je me sors un salaire tout petit et tous les mois. Tous les mois ouais. Entre 1000 et 1200 euros ».

Elle s’octroie donc l’équivalent d’un “petit SMIC” par mois. C’était d’ailleurs l’une des raisons de ses principales disputes avec son ex-mari. Il trouvait qu’elle ne gagnait pas assez d’argent et voulait qu’elle change de profession, et surtout, qu’elle « cède » le salon. Ainsi, chez les entrepreneurs comme Géraldine, les revenus générés par l’activité ne sont pas fixes et mensuels comme peuvent l’être des revenus salariés. Comment vit-il et assure-t-elle la pérennité de son activité économique dans ce contexte de forte variabilité ? C’est ce que nous allons voir maintenant. 

Des charges qui sont  mensualisées

Contrairement aux salariés, une coiffeuse indépendante doit régler plusieurs charges qui ne sont pas prélevées sur sa fiche de paie. Elle connaît chaque date dans le mois auxquelles elle est prélevée sur son compte professionnel. Par exemple, elle a des produits pour le salon de coiffure qui sont payés par des prélèvements automatiques chaque 20 du mois. Elle achète ses produits dans différents commerces/fournisseurs. Avec chaque fournisseur elle procède d’une façon différente pour régler ses achats. Parfois elle paye tous les mois, d’autres fois tous les deux mois. Cela peut être en une seule fois, ou alors en plusieurs.

« Parce que déjà le premier fournisseur dont je vous ai parlé, chez qui j’ai vingt pourcents au téléphone. C’est des prélèvements automatiques qui sont tous les 20 du mois. Donc si je commande en début de mois le 3 février, ça va être prélevé le 20 mars. Donc on a le temps de faire du chiffre et de rembourser le fournisseur ».

Elle commande donc généralement en début de mois à ses fournisseurs, pour pouvoir ainsi avoir le temps d’utiliser et donc quelque part de  vendre » les produits achetés pour les payer.. À la fin du mois, quand arrive le moment de régler ses achats, elle possède alors l’argent généré par ces produits, ce qui facilité le paiement des fournisseurs de cette façon. Chez un de ses fournisseurs, elle paye en deux fois ses fournitures, cela lui permet de ne pas dépenser une grosse somme en une seule fois, et ainsi de pouvoir rembourser le premier paiement en écoulant son stock et pouvoir payer le deuxième plus aisément.

« Après j’ai mon spray et mon gel, c’est payé en deux fois sans frais. La représentante elle sait que si je lui fais une facture de 150 euros, elle sait très bien qu’il faut me le passer en deux fois. Donc elle va me passer un mois 75, l’autre mois 75. De toute façon c’est 30 ou 60 jours donc en une ou deux fois. Parfois, elle réalise des achats pour son salon “à la dernière minute”. Elle paye avec sa carte bancaire personnelle et donc est débitée sur le moment. Géraldine : Après il y a mon magasin où vraiment je me déplace, j’y vais parce qu’il me manque une couleur ou un truc vite fait, je paye avec ma carte bleue. Donc c’est retiré tout de suite sur le compte voilà ».

Payer les produits déjà facturés au client, voilà une façon de s’en sortir pour une coiffeuse, si cela permet d’éviter certains souci au quotidien, cela ne permet pas de se projeter dans l’avenir. Comment notre coiffeuse envisage-t-elle l’avenir ?

Investissement, incertitude des retours sur investissements

Être entrepreneur c’est devoir investir régulièrement de différentes manières, même quand les résultats actuels ne sont pas au rendez-vous. Pour une coiffeuse, comme Géraldine, il existe différentes façons d’investir. Nous allons voir sur quoi et comment elle a décidé de miser, sans incertitude des retours sur investissements et de la temporalité de ces derniers. Elle (s’)investit  énormément pour son commerce, et de différentes façons. Par exemple elle fait des stages pour savoir faire les dernières coupes à la mode. Elle nous dit qu’à son âge, elle doit toujours plus se moderniser pour attirer une nouvelle clientèle. Les modes changent très vite, elle doit donc régulièrement faire des stages.

« Bah ouais, ouais. J’ai fais beaucoup de stage déjà, pour savoir faire de nouvelles coupes, plus jeunes et tout ».

Elle doit lutter contre la montée des barbershop qui font des coupes peu chères et à la mode pour les hommes. La concurrence est très forte et connaît un plein essor depuis quelques années. De plus, elle possède un site internet pour entraîner plus de visibilités et toucher de nouveaux clients. C’est à son fils qu’elle a demandé de lui faire un site, pour ne pas à avoir à payer un professionnel.

« Et j’ai un de mes fils qui se plaît à faire des sites internet, donc il m’a créé mon site internet sur facebook. Sur lequel il a mis en valeur tous mes prix, des photos, de la coiffure à domicile, mes prestations. Des prestations style pour le mariage en offrant des maquillages. Heu voilà, en faisant beaucoup de publicité autour du site ».

Cependant cela ne suffit pas, il faut également changer la décoration du salon, qui représente un coût onéreux au regard de ses revenus. On pourrait penser qu’il faudrait changer les meubles et le matériel car ils ne fonctionnent plus ou mal, mais non. Elle nous explique que cela a pour but principal de garder sa clientèle et accueillir de nouveaux clients qui sont plus jeunes. Les clients aiment quand le salon change, cela fait de la nouveauté et ça plait. La modernisation du salon permet, elle, d’attirer de nouveaux clients.

« Oui oui. Et puis il y a toujours une chose qui est superimportante c’est que le salon soit moderne. Faut qu’il y ait des nouveaux posters, de la nouvelle peinture, des nouveaux fauteuils. Du mobilier récent. Donc j’ai déjà changé trois fois de mobilier en vingt ans. Donc c’est des frais ça ».

Tous ces investissements lui demandent de l’argent et du temps. Pour pouvoir refaire les murs du salon et changer les meubles, elle a pris un crédit sur plusieurs années.

Au regard de ces premières descriptions, on s’aperçoit que le métier de coiffeuse est  assez éloignée de la capacité à couper les cheveux, il s’agit plutôt de les couper en quatre pour maintenir le salon !

 Jouer avec le temps pour s’en sortir

L’objectif de cette partie est de montrer que la vie personnelle et professionnelle d’un entrepreneur sont intriquées. En effet, Géraldine doit gérer ses comptes professionnelles pour que ces derniers n’influent pas sur les comptes personnels, son argent gagné dans son salon de coiffure est utilisé pour sa vie privée notamment avec “le travail au noir” puis son travail influe sur son état physique et psychologique. Pour réussir à concilier tous ces points, l’entrepreneur va alors jouer avec le temps pour pouvoir « s’en sortir » tous les mois.

 Gérer ses comptes au quotidien

            Nous allons voir dans cette première sous partie que la gestion et le suivi de ses comptes correspondent à des pratiques et à des temporalités bien déterminées pour Géraldine. On va voir ici que le suivi des comptes bancaires via les relevés de banque ne suffit pas à Géraldine pour piloter son salon. Elle se bricole un outil pour faire ce suivi .

Tout d’abord, s’il est un indicateur qui est cher à Géraldine, c’est le niveau de  chiffre d’affaires. 4000 à 5000 euros doivent être impérativement et réalisé de façon mensuelle, car les charges auxquelles elle fait face tournent entre 4000, 4500 euros. Tout doit être fait pour n’être à aucun moment du mois dans “le rouge”. Une contrainte supplémentaire est liée au fait que depuis plusieurs années comme nous l’indique Géraldine, la situation des artisans coiffeurs ne s’arrange.

« Le chiffre (CA) il baisse., Bah ça baisse tous les ans, tous les ans on voit une … Une nette baisse ».

Selon un article  de presse publié dans L’indépendant d’ Estelle Devic: Coiffure, esthétique: Les artisans victimes du low cost, 2013, il est particulièrement difficile pour les artisans coiffeurs ‘traditionnels’ de résister à la crise économique et à l’arrivée des chaînes low cost. Cette situation baissière l’a fait réfléchir et lui donne parfois l’envie de vendre.

« Ah bah de toute façon si là  je vends, si jamais j’arrête, je ne ferais plus de coiffure. Je ne pourrais pas être salarié dans un salon de coiffure en ayant été patron vingt ans. C’est impossible ! »

L’impossible retour à la vie salariée la retient néanmoins dans son salon.

Depuis son salon, Géraldine  gère l’ensemble de ses comptes bancaires au quotidien. Elle vie dans l’angoisse de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins. Plusieurs fois par jour, elle consulte ses comptes sur internet.

« Tous les jours, voir deux fois par jour. Pour voir ce qui s’est passé. C’est faire attention parce que c’est que des prélèvements ! Donc tous les jours, il y a un truc qui est tiré sur le compte ».

Pour gérer le mieux possible ses comptes professionnels, elle s’est entourée d’un comptable  qu’elle paye 230 euros par trimestre pour. ”Il fait le bilan [comptable]. Moi, les factures, je les enregistre chez moi. Je sais ce que j’ai à payer. J’ai un grand calendrier sur lequel, à la date bien précise je marque les prélèvements [à venir].” Comme nous pouvons le constater, elle reste d’autant plus organisée en tenant un calendrier comme nous allons le voir dans la dernière sous partie.

Malgré une gestion quotidienne attentive de son budget, elle est tous les mois à découvert à un moment ou à un autre.

« Ah bah tous les mois, tous les mois! Tous les mois je suis à découvert ! J’ai un découvert autorisé de 300 euros. Ah bah je les prends parce qu’il faut bien qu’on mange hein. Mais je m’arrête toujours pile poil à mon découvert autorisé. Ou alors bah je demande à mes enfants qu’ils fassent un plein de courses ».

Ce glissement dans le découvert est ainsi un glissement contrôlé, qui lui permet de rester dans le jeu budgétaire permis par la banque. Ses fils ou son petit ami peuvent alors éviter de franchir la limite du découvert autorisé. C’est d’ailleurs uniquement en cas de coups durs qu’ils sont mobilisés.

Une pratique de différenciation de l’argent

Un entrepreneur déclare rarement l’ensemble de ses revenus. C’est ce que nous apprenons avec Géraldine qui « avoue » ne pas déclarer l’ensemble de ses revenus aux impôts. Elle ne s’estime pas pour autant dans l’illégalité.

« Étant donné que les impôts, ils se disent que nous, les artisans commerçants, on fait environ vingt pourcents de travail au noir, donc il faut les prendre. Il y a  quelques coupes que je m’octroie. Au lieu de les passer dans le chiffre d’affaires, je les garde pour moi ».

Nous nous apercevons donc que Géraldine garde de l’argent sans le déclarer, mais à quoi sert cet argent ? Est-il destiné à des types d’achats spécifiques ? L’argent qu’elle gagne légalement, qu’elle déclare est utilisé pour payer ses charges professionnelles et personnelles. Au contraire, l’argent gagné au “Black”, à un rôle très précis dans ses achats, elle n’utilise pas cet argent n’importe comment. Elle a même, à un moment, dédier un petit cahier où elle notait précisément à chaque fois qu’elle sortait de l’argent de la caisse.

« Heu j’ai à un moment donné tenu un petit cahier, je ne sais pas si je l’ai encore, mais ça dépend des mois c’est variable. Si j’ai un mois comme Pâques ou Noël où je travaille bien, heu… Je vais bien me servir ».

L’argent non déclaré est directement utilisé, elle ne garde aucun liquide chez elle, cet argent-là est principalement utilisé pour acheter des cigarettes (“ça fait 200 euros de cigarette par mois.”) ou pour acheter de la viande en boucherie.

Pour la sociologue Viviana Zelizer, ce phénomène est un phénomène de différenciation de l’argent qui est présenté dans son ouvrage “Signification sociale de l’argent”, 2005. la sociologue s’est passionnée sur les usages populaires de l’argent. Citant une étude menée sur les usages de l’argent de prostitution de la ville d’Oslo dans les années 1980, on apprend que l’argent durement gagné par les travailleuses est dilapidé en garde de robe, chaussures de luxe, etc par les principales intéressées, tandis que l’argent des allocations ou autre, est rigoureusement budgété et est affecté aux dépenses plus légitimes (loyer etc). D’une certaine façon, Géraldine n’est pas différente de ces travailleuses ! Elle affecte en effet l’argent du “black” à des dépenses précises. Elle « marque » donc, pour reprendre Zelizer cet argent en fonction de son origine. Elle a besoin de cet argent qui n’est pas déclaré et ne pourrait réaliser ces achats selon elle avec de l’argent « bancarisé ».

Néanmoins, si le black est le salut de Géraldine, il lui permet les extras, la viandes ou les cigarettes, la grande diffusion de travail au black dans la coiffure est en même temps une source d’inquiétude pour la coiffeuse : Les (trop nombreux) coiffeurs à domicile souvent payés en liquide, oublient de déclarer leurs coupes, cassent les prix et n’affrontent pas les mêmes charges qu’elle.

Mais comment l’entrepreneur sait qu’il s’en sort ?        

Tout d’abord, lorsque l’on reste 20 ans dans un même endroit dans un petit village, il faut pouvoir proposer ses services à tous les types d’habitants.

« Et aujourd’hui on va dire que je coiffe essentiellement le mari et la femme ensemble. Et des clientes seules et beaucoup d’homme aussi ».

Ensuite, il faut cultiver le réseau social local. le bouche à oreille  fonctionne très bien lorsqu’une coiffeuse fait du bon travail, par conséquent on vient se coiffer au salon entre amis ou en famille.

« Parce que moi aujourd’hui je suis dans un village, donc ce qu’il va être intéressant c’est le bouche-à-oreille. Ce matin j’ai une cliente qui m’a emmené son amie, c’est pas pour me lancer des fleurs mais elle était super contente. Et elle m’a dit je vais jamais chez le coiffeur. Donc voilà, ça va être comme la restauration, ça va être du bouche-à-oreille. Et fidéliser les clients. Moi au bout de onze passages, le brushing il est gratuit ».

Cet extrait nous indique que l’activité de Géraldine fonctionne comme celle des restaurants. Par ailleurs, une bonne relation avec sa conseillère bancaire est un plus ! Cliente du salon, donc elle peut compter sur elle à n’importe quel moment.

« Tout à fait, j’ai son numéro personnel, je peux l’appeler quand je veux ».

Enfin le dernier ingrédient de cette réussite réside dans les concessions à ce vie privée réalisées à certaines périodes de l’année ou de la semaine. Elle travaille les jours de fête, pour augmenter son chiffre d’affaires et notamment pour augmenter sa part de « black”.

« Oui oui oui j’ai travaillé samedi 23 et dimanche 24 décembre, mais aussi le 31 décembre cette année. Ouais bah faut ouvrir de toute façon, quand le 24 tombe un dimanche, il faut ouvrir ».

On peut ainsi terminer cette partie en pensant que bien comprendre le jeu entre le black et l’officiel, le marquage social de l’argent, le niveau des concessions à faire, le jeu avec les dates de paiement et la culture du réseau social sont autant d’ingrédients à la réussite économique d’une coiffeuse qui rappelons le, a pour principale compétence la coupe de cheveux.

Conclusion 

L’analyse proposée dans cet article nous a permis de toucher du doigt le caractère obsessionnelle de la gestion des entrées et  les sorties d’argent des entrepreneurs. Cette obsession entraîne des pratiques élaborées chez les  patrons – telle que Géraldine –  qui ont du mal à générer des profits. Cette énergie est ainsi dépensée, loin de leur coeur de métier, loin de la passion qui les a portée à ouvrir un jour un commerce… méritait selon nous bien ces quelques pages.

Bibliographie :

Viviana Zelizer : La signification sociale de l’argent, 2005

Marc Loriol, Les sociologues et le stress: Quelques enseignements des recherches anglo-saxonnes, La nouvelle revue du travail, 2014

Dictionnaire sociologique de l’entrepreneuriat – Pierre-Marie Chauvin, Michel Grossetti, Pierre-Paul Zalio

Estelle Devic: L’indépendant: Coiffure, esthétique: Les artisans victimes du low-cost, 2013

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